Désespérer Billancourt

30Mai08

Un ami, qui me veut sûrement du bien, s’est mis en tête de me convaincre de l’importance stratégique de bien comprendre cette sentence attribuée à Sartre, et devenue antienne dans de nombreux discours de tout bord, au point de m’infliger un long monologue sur le sujet alors que nous courions, puis de m’envoyer un long mèl sur le sujet, ce qui n’est guère dans ses habitudes (où il revient sur les quelques remarques que j’avais réussi à placer, mais qu’il avait balayées sans trop de ménagement).

Voici son point de vue:
Sartre aurait dit « Il ne faut pas désespérer Bilancourt » pour signifier qu’on est en droit de ne pas dire toute la vérité (en l’occurence sur les camps en URSS) afin de ne pas désespérer ceux qui croient dans le progrès historique incarné par la patrie de la révolution.

Ce serait, analyse en philosophe mon ami, « aller à l’encontre de l’intérêt des masses, intérêt que la conscience éclairée du prolétariat connait à raison des lois objectives du matérialisme dialectique. Autrement dit, puisque c’est SCIENTIFIQUE, les hommes d’action (depuis le début de l’humanité les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, l’heure aujourd’hui est de le transformer) ont POLITIQUEMENT raison si ce n’est JURIDIQUEMENT. A raison de la qualité prétendument scientifique des connaissances dont ils tirent une théorie de l’action, ils sont fondés – en raison, ils y croient – à aller de l’avant et à faire fi des faits têtus y compris en les érasant manu militari. »

Mon ami poursuit ainsi :

« Comment ne pas questionner cet orgueil à occuper cette position de surplomb du cours des évènements historiques, prêter un sens (un ordre) à ces évènements qui nous dépassent -nous laissent dans un trou – pour se poursuivre à nouveau ? Surplomb, puisque c’est bien avec un aplomb sans VERGOGNE – à chaque génération renouvelée – sans doute aucun, que les variétés nouvelles de la conscience éclairée s’autorisent à agir sans tenir compte d’un certain nombre de retombées fâcheuses que les économistes, « ceteris paribus », s’empressent de nommer (pour conjurer) des externalités… »

Ma première réaction à ce discours n’était peut-être pas très diplomatique :
« Tenir un tel discours n’est-il pas occuper soi-même une position de surplomb, pour analyser non pas l’histoire économique, mais l’histoire des idées ? ».

Cela n’a pas plu à mon ami, car en fait son credo est le suivant :
« Tisser cette argumentation, ne revient pas à redoubler de surplomb, mais tout simplement à rappeler que la culture de la rationalité au long cours (le doute cartésien chevillé au CORPS) est finalement la moins inefficace façon de promouvoir la justice. »

Mon ami d’ailleurs se fixe pour programme de réapprendre aux autres cette forme de pensée. Il me parle aussi de rester « ancré dans le réel ».

Tout cela m’a paru suffisamment important pour que je prenne le temps d’y réfléchir, et je me suis bien gardé de lui répondre. Peut-être même ne le ferai-je pas, j’attendrai qu’il passe sur mon blog, ce qui lui arrive une fois par an, quand il en retrouve l’adresse, quand il ne se perd pas en chemin, et quand son pc ne le lâche pas.

Tout d’abord, j’ai cherché d’où venait cette expression, comme il l’avait d’ailleurs fait lui-même, constatant qu’elle avait sans doute été utilisée dès le début du 20ème siècle, pour réagir aux progrès du taylorisme. Mais bien sûr, Sartre s’en est servi plus tard. Mais apparemment dans un sens bien plus compliqué et un peu différent de celui que mon ami, comme la plupart des commentateurs ont retenu. Voici en effet ce qu’écrit Jean-Pierre BAROU dans son livre « Sartre, le temps des révoltes » , Paris, Stock, 2006, 197 pages, 17 euros. janvier 2007.

«la pièce Nekrassov écrite en 1955 […] dans laquelle figure la célèbre apostrophe (« Désespérons Billancourt ! Désespérons Billancourt ! ») citée à tort et à travers par d’innombrables pseudo exégètes du phénomène communiste, sans que l’origine en soit connue, d’ailleurs, la plupart du temps»

«Cette réplique se trouve au tout début de la scène VIII, dans le tableau V. Elle est prononcée par Georges de Valera, un escroc qui se fait passer pour un ministre soviétique ayant « choisi la liberté » (Nekrassov), afin de fournir en articles anti-communistes un journal du soir. Ainsi, cette phrase, dans l’esprit de l’auteur, signifie la volonté des classes dominantes de « désespérer les pauvres » (autre réplique du même personnage un peu plus loin) en présentant la « patrie des travailleurs » sous les traits les plus noirs possibles.

Au contraire, depuis, son utilisation s’est faite à l’envers : devenue « Il ne faut pas désespérer Billancourt », elle était la soi-disant justification des progressistes pour justement cacher, aux yeux des travailleurs, les crimes et errements de lURSS. Encore heureux si on ne l’a pas prêtée à Sartre, au choix, lors du retour dun voyage en URSS (site Internet des Increvables Anarchistes), à une question sur le Goulag ou lors d’un meeting devant les usines Renault en mai 1968 (Philippe Merlant sur le site Internet place-publique.fr). »

Intéressant, non ? Mon ami, ancré dans le réel, disserte sur une citation fausse !

Bien sûr, cela n’est pas au centre de sa pensée, puisque sa critique peut s’appliquer à d’autres citations vraies, du même ordre, de Sartre ou d’autres philosophes. Mais tout de même, ça incite à un peu de modestie.

Le fait est que je ne suis pas en désaccord avec mon ami sur un point essentiel. Chacun connaît la  catastrophe à laquelle a conduit la prétention scientifique du matérialisme dialectique, sur les traces de Hegel, à décrire la fin de l’histoire, la révolution prolétarienne inéluctable, et la société sans classes à sa suite. On en retrouve aujourd’hui un miroir avec les conservateurs américains, d’ailleurs.

La science se perd quand elle prétend embrasser toute la destinée humaine. Il en va d’ailleurs des sciences humaines comme des sciences dites exactes: elles ne sont que des vérités relatives, contingentes.

D’accord aussi pour considérer que rien ne justifie que l’on cache la vérité, au nom d’une vérité d’ordre supérieur. Cela vaut aussi pour les sciences exactes, et l’on sait bien que nombreux sont les chercheurs, et parmi les plus grands – Einstein lui-même n’y a pas échappé – qui refusent les résultats qui ne collent pas avec leur théorie.

Mais justement, c’est là que je ne comprends plus mon ami, qui croit pouvoir refuser tout surplomb, toute transcendance, qu’il associe à la volonté démiurgique de transformer le monde, au lieu de se borner à l’interpréter comme les philosophes l’auraient fait – jusqu’à Marx crois-je entendre. Or le fait que Marx ait utilisé cette formule ne signifie pas qu’il ait été le premier philosophe de l’action, me semble-t-il.

Toute pensée rationnelle est une pensée transcendante, comme l’ont bien expliqué Jaspers et Ricoeur. Seul l’être sensible reste ancré dans le réel. L’intelligence du monde suppose la prise de distance, dans l’espace et le temps. A fortiori, la compréhension des philosophes suppose un effort encore plus grand pour resituer leur œuvre dans le temps.

Oui, il y a une forme de défi, d’orgueil à acquérir des certitudes pour former des projets, à chercher à convaincre ses compagnons de destin qu’une action est possible, qu’on peut changer le monde. Oui aussi, ces certitudes ne peuvent naitre que du doute cartésien, de la démarche de pensée prête à tout remettre en cause. Doute cartésien et certitude pour l’action sont indissociables. Sans volonté d’action, le doute est démission. Sans doute, l’engagement tourne rapidement à l’illusion.

Pour conclure de façon symbolique, je dirais qu’il faut s’élever hors du monde, comme le ferait un yoyo. Ou encore, qu’on monte sur les collines pour trouver son chemin, qu’on grimpe aux montagnes pour mieux se connaître ou éprouver l’amitié, et évidemment pas pour y rester.

Mais mon ami ne croit pas non plus qu’on puisse vraiment se connaitre, et le « je » lui fait horreur. Il croit en la raison, mais ce n’est pas vraiment un outil, juste un don.

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3 Responses to “Désespérer Billancourt”

  1. Cette explication sur venant de Sartre est pour moi la preuve que sa position personnelle est celle d`une idéologue plutôt que d`un vrai philosophe. C`est trouver une solution qui méprise les gens ordinnaires comme étant incapables de trouver la vérité sans le secours d`une idéologie fausse. Finalement cette fameuse expression souligne la fausseté du communisme.

  2. Rogatien: pouvez-vous me donner l’adresse du générateur que vous utilisez ? Je le trouve manifestement très performant.

    Merci d’avance.

  3. 3 jeans

    @vfwh : ce que dit rogatien est pourtant clair. Que ne comprenez-vous pas là-dedans ?! Il faut dépasser les fautes de l’écriture, en se souvenant qu’il n’y a pas de système d’édition. Si l’idée compte plus que la forme, alors rogatien est même très pertinent : «ici, Sartre agit plus en idéologue qu’en philosophe ; son procédé consiste à nier que les gens ordinaires puissent rien comprendre sans aide extérieure, même douteuse ; l’expression de Sartre (en faveur du communisme) souligne que le communisme s’est bâti sur les mensonges assumés.» .. mais « Qui ment une fois, ment ..  » ?


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