Oui, c’est une bonne idée de Michel Terestchenko de nous inciter à relire Steinbeck (Les raisins de la colère):  « ils avaient soin de mettre le bon droit de leur côté en se répétant qu’ils étaient bons et que les envahisseurs étaient mauvais, comme tout homme doit le faire avant de se battre. »
Se battre est en fait le premier mouvement, qui vient de notre animalité : quelqu’un cherche à s’approprier tout ou partie de notre territoire. Il faut défendre le territoire.
Mais comme nous sommes des hommes de raison, il nous faut justifier cette impulsion. Et la première justification qui nous vient à l’esprit est que ceux qui nous menacent ne sont pas comme nous, qu’ils n’ont pas nos valeurs de travail, de culture, qu’ils sont des barbares (comme disaient les Grecs de tout étranger), qu’ils menacent nos valeurs.
N’est-ce pas en effet ce que nous ne cessons de faire ?
Rappelons nous de la fameuse phrase d’un premier ministre, pourtant de gauche : « Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde » lourde de ses sous-entendus, que chacun peut imaginer facilement (et même si le ministre en question nuança quelque peu son affirmation en ajoutant – plus tard – « qu’il faut en prendre notre part ») :
« Nous le voudrions, parce que nous sommes bons, mais nous ne le faisons pas car ce serait mauvais pour eux à qui nous ne pourrions offrir du travail et qui nous appauvriraient. D’ailleurs ces migrants ‘économiques’ n’ont peut-être pas la conscience de ce qu’est notre travail, ils sont peut-être responsables du sous-développement de leur économie. Alors que nous, nous avons travaillé dur pour en arriver au stade de pays riches. » Etc.
Peu importe qu’un tel raisonnement n’ait jamais été démontré dans l’histoire des migrations. Peu importe qu’on n’ait jamais vraiment pu résister aux migrations par la fermeture des frontières, sinon par la politique de la canonnière. Peu importe que l’origine des migrations soit dans le mode de développement que les impérialismes ont imposé au reste du monde, que le sous-développement soit le corollaire de l’échange inégal. Peu importe que dans nos sociétés dites riches les inégalités soient abyssales, et que ceux qui s’approchent soient objectivement du côté de ceux qui n’ont presque rien. Peu importe que nos ancêtres, pas si lointains, aient émigré par millions entre 1850 et 1930, de tous les pays d’Europe.
Pour que ces arguments vaillent, il faudrait que nous prenions le temps de réfléchir, mais surtout il faudrait que nous communiquions avec ceux qui s’approchent de notre chasse gardée, que nous puissions les reconnaître comme frères. Or nous avons déjà décidé de combattre, et de tels arguments nous affaibliraient !
Dans « Par delà le bien et le mal », Nietzsche soulignait que la morale n’est pas la conséquence de la vérité, ni un donné, mais que « les morales ne sont rien d’autre qu’un langage figuré des affects ».
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Merci à Michel Terestchenko de son analyse précieuse et détaillée de l’oeuvre de Kazuo Ishiguro, avec l’éclairage de Sartre et Marx. Le roman m’a tout autant intéressé sur les relations troubles d’une certaine diplomatie britannique avec Hitler, sous l’égide d’un certain Lord Halifax : voir à ce propos la note de lecture de Laurent Bloch.

Mais c’est vrai que la description de cette aliénation est passionnante. Elle m’a rappelé cette excellente série britannique : « Downton Abbey » qui décrit la vie dans la splendide demeure du Comte Crawley entre 1912 et 1925, alternant le récit entre la vie des serviteurs downstairs ( dont un très attachant Butler) et celle de la famille d’aristocrates upstairs.
Là aussi Carlson est au centre, comme Stevens, à qui il ressemble fort, quoique avec plus de doutes intérieurs, et finalement le sursaut de liberté qui manque à ce dernier. Pourtant l’action de Downton Abbey se situe quelques 20 ans avant, et c’est pourquoi on peine à croire – en lisant Ishiguro – que le bouleversement idéologique dont la série rend compte, qui affecte aussi bien les aristocrates que les domestiques à la faveur de la première guerre mondiale, de la révolution irlandaise, de la révolution industrielle, et du déclin de l’Empire ne puisse avoir affecté de la même façon d’autres individus placés dans les mêmes rapports. Mais il est vrai qu’il s’agit ici de vestiges, et justement de la description de cette relation très particulière qu’ont pu entretenir domestiques et aristocrates, spécialement dans l’empire britannique, l’aliénation ne se limitant d’ailleurs pas aux premiers.

Michel Terestchenko a raison de souligner que c’est lorsqu’il n’y a plus de jeu entre le devoir-être et l’être que l’aliénation devient pathologique et mortifère. Mais d’un autre côté, il n’est pas possible de se réfugier – consciemment – dans des jeux de rôles qui permettraient de conserver, au moins en partie, sa liberté. L’homme a aussi besoin de se réaliser dans son travail productif, ce à quoi il parvient en recherchant l’excellence, même lorsqu’il est conscient de son exploitation, ou simplement de la perversité des rapports sociaux dans lesquels il se trouve pris. Tout le monde ne peut pas être révolutionnaire professionnel comme Marx ou philosophe comme Sartre. L’illusion idéologique est chez Stevens à son comble, c’est vrai, mais faire bien son travail, maitriser un savoir-faire, faire preuve de courage quoiqu’il serve des rapports sociaux inégalitaires, sont pour lui des marques de dignité. Il est vrai que sa définition de la dignité est « keeping with his position » (ce qui est en fait la définition de la Hayes Society à laquelle il adhère sans enthousiasme), mais les exemples qu’il donne à propos de son père ne relèvent pas tous univoquement de l’illusion idéologique: garder son calme et éviter d’affoler la compagnie alors qu’un tigre s’est introduit dans la maison, ou bien encore refuser de cautionner les insultes de deux ivrognes à l’égard de son maitre en exprimant par son attitude corporelle sa désapprobation. On peut noter aussi qu’il s’agit là de reprendre à son compte – ce qui ne veut pas nécessairement dire singer – des valeurs aristocratiques, nobles. Ce n’est pas simplement un jeu de rôle.

Il me semble aussi qu’il y a bien quelque dignité non illusoire à vouloir faire son travail du mieux possible, même dans un contexte d’exploitation. J’ai moi-même eu l’occasion de travailler à la chaine dans une usine automobile, dans l’immédiat après-mai 68 : tout en dénonçant les conditions de travail (tel était le principal objectif de mon « établissement » comme on disait alors), il m’arrivait d’éprouver de la joie à avoir trouvé le geste parfait qui minimisait le temps passé sur une opération, et cette joie n’était pas seulement celle du temps gagné sur la chaine, donc du repos possible, mais pouvait relever de cette sorte de dignité dont je voudrais moi aussi parler ici, qui est la fierté d’un savoir-faire humain, par opposition à la machine, et au calcul capitaliste. Peut-être ne suis-je guère marxiste en disant cela, ou peut-être tombé-je tout de même dans cette illusion qu’il dénonce ! Mais il y a des moments où les rapports sociaux s’estompent, et où l’on se retrouve seul face à la nature.

Un autre aspect intéressant à propos de cette dignité est qu’elle suscite des discussions entre butlers, et que ‘We never came to any agrement ». Et cela me fait penser à ces discussions abstraites que nous menons souvent autour des grands concepts de démocratie, de fraternité, etc. Les définitions que nous en donnons se heurtent sans cesse à la réalité insaisissable de leurs applications, et deviennent parfois ridicules, c’est vrai. Il y a aussi un peu de cela dans l’effort de Stevens pour prendre de la distance réflexive. Et c’est pourquoi lisant ses aventures et réflexions, c’est plutôt un sentiment de partage d’une commune humanité qui m’étreint.


Je dois dire qu’avant d’avoir lu l’article passionnant de Michel Terestchenko sur la vie et la pensée de Vaclav Havel, je n’avais rien lu de cet auteur ni vu aucune de ses pièces de théâtre, bien qu’ayant suivi avec intérêt ses engagements politiques dans les années 70 et 80. C’est peut-être ce qui m’a incité à assister à la représentation de « Audience, vernissage », 2 courtes pièces mises en scène par Anne-Marie Lazarini à l’Artistic Théâtre, à Paris, jusqu’au 17 mars 2018. Les recommandations de mes amis étaient très chaleureuses, et c’était un argument supplémentaire. J’en ai profité pour acheter le livre qui regroupe ces deux pièces ainsi qu’une autre de la même veine : « pétition », suivies d’une postface dans laquelle Vaclav Havel revient sur les circonstances de leur écriture et leur destin artistique. Ces pièces en un acte ont été écrites entre 1975 et 1978, donc en pleine période militante, après qu’il ait été chassé du théâtre Na Zabradli.

Le jeu des acteurs est excellent et la mise en scène remarquable. Mais c’est évidemment le fond qui m’a le plus interpellé. Dans les deux pièces jouées et dans la troisième lue, Ferdinand incarne Vaclav Havel, ou du moins le rôle de l’intellectuel dissident. Mais ce qui est remarquable, c’est que Ferdinand ne dit presque rien, ne fait pas de discours, il est en quelque sorte le faire-valoir (en l’occurrence de propos de bien faible valeur) de ses interlocuteurs qui ne cessent de parler et de révéler leur pusillanimité, leur manque de courage, leurs contradictions, tout en affichant leur soutien, voire leur estime de l’action dissidente. L’effet est bien plus fort que tout discours en faveur de l’action militante, car ce qui est ainsi mis en lumière, c’est la façon dont le système politique et idéologique, dont on devine l’infrastructure faite d’un mélange de terreur policière et de petits ou gros avantages pour ceux qui collaborent, modèle un discours, fait de jeux de langage, alternant l’invocation de la fraternité, renforcée par la mise en scène d’une souffrance ou du moins d’échecs partagés, la recherche du bonheur dans un amour conjugal trop démonstratif pour être crédible, le repli sur des valeurs esthétiques dérisoires à force d’être apolitiques. Le discours prétend admirer la dissidence, mais il le fait de telle manière que Ferdinand lui-même ne peut se reconnaître dans ce héros inaccessible et hors du commun qu’on lui dit représenter. Pire, on lui demande de comprendre et d’avoir pitié : tout le monde ne peut pas être un surhomme et le plus à plaindre n’est pas l’être d’exception. Ferdinand écoute et ne peut souvent qu’approuver. Lui-même ne se sent pas un héros, il aimerait bien travailler au chaud plutôt que rouler des fûts de bière dans une cave humide. Il a en face de lui des êtres qu’il est porté à aimer, qui sont ou ont été ses amis, des humains qu’il ne saurait mépriser, conscient des difficultés de la lutte dissidente. Mais il se prend la tête lorsque l’on en vient à lui demander d’écrire lui-même les rapports que son interlocuteur lui affirme être contraint de faire, ou lorsqu’on lui demande de partager le goût immodéré pour la bière ou les codes artistiques de la Nomenclatura, ou encore lorsqu’on lui demande de lancer une pétition pour des intérêts privés de membres de cette même Nomenclatura. Dans ces moments, l’absurde de ce conditionnement, qui s’insinue dans les méandres psychologiques de la liberté auto-réprimée, de l’auto-censure, éclate avec une vigueur peu commune.

Et en effet, comme le souligne Michel Terestchenko, on se dit que ce n’est pas seulement le régime oppressif des prétendues démocraties populaires qui est ainsi dénoncé , mais tout autant le conditionnement de la pensée de nos sociétés prétendument libres, prétendument démocratiques, qui est explicité, les faux-semblants, les discours-refuges, les mots grandiloquents qui deviennent des idoles. Personne ne ressort indemne d’un texte de Vaclav Havel. La vérité est un combat intérieur.


Telle est la question que pose Michel Terestchenko, commentant une répartie de Merleau-Ponty, citée par Sartre dans l’hommage posthume qu’il lui a rendu dans un numéro des Temps Modernes,  juste après sa mort : « Éclaire tant que tu veux la barbarie, tu n’en dissiperas pas l’obscurité ».

L’article commence par cette question légèrement différente : « Expliquer, est-ce justifier ? ». On se souvient bien sûr de la polémique qui a suivi les propos de Manuel Valls, alors premier ministre, devant l’Hyper Cacher, s’adressant en ces termes aux proches des victimes : « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Cette tirade ne faisait que prolonger cette autre, au Sénat, en réponse à un sénateur communiste qui semblait relier le terrorisme aux insuffisantes des politiques publiques en matière de lutte contre la discrimination, et de restauration de la confiance des jeunes en l’avenir :  « j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques aux événements qui se sont produits ! ». André Perrin, dans son livre remarquable de clarté – Scènes de la vie intellectuelle en France : l’intimidation contre le débat – a bien remis les choses à leur place, redonnant leur sens aux mots. Pour résumer, l’explication mécaniste et déterministe, qui excuse, c’est-à-dire met hors de cause, a tous ses droits dans les sciences de la nature, mais ne vaut pas ou en tout cas pas complètement dans les sciences de l’homme, à moins de nier sa liberté, et donc la dignité, le respect qu’on accorde à l’être humain. Chercher à expliquer ne conduit donc pas à faire toute la lumière sur un acte, en particulier lorsqu’il semble incompréhensible, issu d’une volonté méchante. On sait comment Kant a permis de dépasser les explications du mal d’origine platonicienne (l’ignorance) ou chrétienne (le péché) : aucune détermination externe ne peut diminuer la responsabilité individuelle, et si le mal est radical, c’est qu’il résulte d’une tendance à inverser la hiérarchie de droit entre la jouissance de la vie et la moralité, entre sa dimension sensible et sa dimension intelligible. Il y a dans ce constat quelque chose d’irréductible à l’entendement, mais qui est bien signe de la condition humaine. Cela ne signifie pas que l’homme est intrinsèquement mauvais, mais que la possibilité du mal procède d’un penchant qui n’est en soi ni diabolique, ni irrépressible, simplement humain, et la lutte contre cette tendance suppose qu’on consacre tous ses efforts à l’éducation morale et à développer l’aptitude à penser.

Ainsi peut-on comprendre qu’un petit fonctionnaire médiocre, désireux peut-être de donner quelque importance à sa vie misérable, un Eichmann ait pu se faire l’artisan d’un crime contre l’humanité. Mais bien entendu, il reste de l’obscurité dans cet éclairage, car d’autres saisissent, en dépit des pressions, de faire le bien plutôt que le mal, sans qu’ils y soient nécessairement prédisposés. Qu’est-ce qui fait que l’on bascule d’un côté ou de l’autre ? On a du mal à croire que ce soit le fait du hasard, ou de l’accumulation des déterminations. Une faculté de « présence à soi » ? Cette question avait déjà été explorée dans le livre de Michel, « Un si fragile vernis d’humanité ».

Il est vrai que ce que les analyses sociologiques, psychologiques ne peuvent expliquer, la littérature est en revanche capable de le montrer, et je pense qu’elle contribue à développer notre faculté de penser notre liberté. Primo Lévi, Robert Antelme, Vassili Grossman, Romain Gary, et bien sûr Chalamov n’expliquent pas, ne justifient ni n’excusent rien, ils tentent d’éclairer – au sens de braquer le projecteur – les conduites humaines, sans prétendre résoudre leur part de mystère. Ils développent ainsi notre conscience réflexive, grâce au processus d’identification que suscite la lecture.

Mais la littérature n’est pas seule ! Plus généralement c’est l’art qui ne cesse de fournir des outils pour notre prise de conscience. Je pense en particulier au cinéma. Et s’il faut ne citer qu’un exemple, j’évoquerai « La ligne rouge », de Terence Mallick, qui décrit de façon percutante et poignante la barbarie de la guerre, et la façon dont chacun franchit ou non la frontière, sans qu’on sache d’ailleurs où elle se situe exactement et à quel moment on la franchit. Des personnages lumineux, d’autres plus sombres, voire monstrueux, vivent ensemble des moments terribles, dans lesquels leur liberté ne cesse d’être mise à l’épreuve. Et nous gardons en nous leurs tourments, longtemps après le générique de fin, aliments pour une pensée plus « éclairée ». de ce que nous pouvons et devons faire.