Utopies

04Déc15

Michel Terestchenko, au blog duquel je suis assidu, vient de publier un article qui me questionne, au point de réinvestir mon propre blog, laissé en jachère. Mais je recommande la lecture préalable de celui publié par Olivier Roy dans Le Monde, puisque Michel Terestchenko s’y réfère : Olivier Roy _ « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ». L’analyse d’Olivier Roy est en effet très fouillée, et remet bien des pendules à l’heure. Je ne la paraphraserai pas.

Michel Terestchenko rebondit sur la dernière phrase de cet article, et c’est son développement qui m’a particulièrement questionné :

« Quant aux convertis, ils choisissent l’islam parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale ».

Il en développe en effet le non-dit, à savoir le contexte général de « mort des idéologies », de « victoire, sans alternative, de la démocratie de marché« , et de « fin de l’histoire », selon la théorie de Francis Fukuyama, développée dans son ouvrage-culte : « La fin de l’histoire et le dernier homme ».  Il affirme, un peu vite à mon goût, que « nous nous étions … réjouis » de ce nouveau paradigme, tout en nuançant immédiatement son propos par la comparaison de cet état moral avec l’atmosphère d’une pièce de Tchekov, « mi-résignée, mi-nostalgique ». Puis il développe l’idée d’Olivier Roy ainsi :

Nous n’avons pas vu que le « désenchantement du monde » ouvrait la voie, en l’absence de toute autre voie, à des formes « religieuses » d’engagement dont nul n’attendait le retour. Ce que l’islamisme radical, et Daech en particulier, offre avec une efficacité redoutable, c’est précisément ce que les idéologies traditionnelles ne sont plus en mesure d’offrir : un discours critique qui ouvre sur des « utopies », promptes à canaliser le désir de sens d’une jeunesse en perte de repères, de valeurs, d’idéal et d’espérance.

Ce point de vue me parait tout-à-fait intéressant, mais il me semble qu’il y a quelques nuances à apporter sur les attendus comme sur la conclusion finale de l’article, en ce qui concerne le rôle possible des religions et notamment du christianisme.

La première nuance que je voudrais apporter, en reprenant la réflexion de Nestor Capdevilla, enseignant-chercheur à Paris X Nanterre, concerne la référence à l’analyse de F. Fukuyama. Lorsque celui-ci affirme :

la démocratie libérale pourrait bien constituer le « point final de l’évolution idéologique de l’humanité » et la « forme finale de tout gouvernement humain », donc être en tant que telle la « fin de l’Histoire »

Il ne s’agit pas d’une résignation face à la réalité. Lorsqu’il affirme encore :

« nous avons du mal à imaginer un monde qui soit radicalement meilleur que le nôtre, ou un avenir qui ne soit pas fondamentalement démocratique et capitaliste »

Il complète en disant que cette organisation sociale :

 « est entièrement satisfaisante pour l’homme dans ses caractéristiques les plus essentielles »

Cela signifie qu’il n’y a plus pour lui d’utopie possible, qu’elle soit négation, projet, rêve ou illusion. La source même de l’utopie s’est tarie, car elle s’est réalisée.

Or, curieusement, à la fin de son livre, Fukuyama reconnait l’échec de cette analyse puisqu’il conclut ainsi , comparant l’humanité à « un convoi de chariots étiré le long d’une route » :

« Nous ne pouvons pas non plus savoir, en dernière analyse, pour peu qu’une majorité de chariots aient atteint une même ville, si leurs occupants, après avoir regardé un peu autour deux, ne trouveront pas l’endroit inadapté et n’envisageront pas de repartir pour un nouveau et plus long voyage. »

Comme le dit très clairement Nestor Capdevilla, si l’on veut résoudre cette apparente contradiction interne à la pensée de Fukuyama  :

Ces limitations ouvrent donc un espace où la négativité utopique peut à nouveau se déployer. L’espérance d’un monde plus juste pourrait être réfutée s’il était possible de démontrer que le réel la contredit fondamentalement … le livre de Fukuyama peut s’interpréter comme un effort pour résister à la négativité utopique en montrant que le monde réel est la forme naturelle du désir humain, même si certains peuvent continuer à y voir un rêve (fonder la société humaine sur l’individu), d’autres un projet à réaliser (le monde réel n’est pas encore assez libéral) ou une réalité à dépasser (le monde réel est trop libéral).

En d’autres termes, selon Fukuyama, les utopies ne sont pas mortes, mais elles convergent vers le réel de la démocratie libérale.

On peut contester une telle analyse, et y voir l’expression d’une idéologie conservatrice. Prenons l’exemple des utopies « alternatives » qui au sein même de la société libérale capitaliste, cherchent à promouvoir les logiques économiques de coopération, d’échange, de don à rebours des logiques de profit, et des  valeurs de fraternité et d’humanisme. Peut-on faire la démonstration que leur horizon reste celui de la démocratie libérale, plus pleinement réalisée ? Tout ce qu’on peut dire avec une relative certitude, c’est qu’elles sont souvent récupérées, ou étouffées par le rouleau-compresseur du capitalisme financier. Mais en disant cela, ne met-on pas à jour une contradiction fondamentale susceptible de mettre fin au modèle d’organisation sociale actuel ? L’anthropologue David Graeber, leader du mouvement Occupy Wall Street, pense même qu’on est déjà en train d’en sortir, sans le savoir, comme c’était le cas pour les autres modèles historiques.

L’utopie meurtrière qui attire les djihadistes de DAECH, allie une fascination pour le capitalisme technologique (qui a tout d’une foi), une aspiration à la reconnaissance qui ne dépare pas dans l’univers individualiste, et peut-être un besoin de fraternité (fraternité des armes en attendant le jardin d’Allah). Elle se démarque certes grandement de la démocratie libérale occidentale sur le plan des institutions et de la pratique politiques, mais peut-être pas tant que cela de certaines dictatures libérales capitalistes.  Selon Jacques Derrida (Foi et Savoir) le retour du religieux est l’expression d’un violence purificatrice, dont le mondialisme techno-scientifique, et d’une certaine façon toute religion,  n’est pas indemne.

Y a-t-il donc lieu d’inventer de nouvelles utopies non meurtrières ? Le dire ainsi laisse penser que c’est peine perdue, ce que confirme la suggestion de Michel Terestchenko de se tourner vers les religions (c’est aussi le conseil implicite de Houellebec dans Soumission), comme un dernier recours, puisque la philosophie est hors d’atteinte. Il me semble au contraire qu’il reste la place pour une pensée politique, et des projets – comportant nécessairement une part d’utopie – mobilisateurs. Même dans les décombres de l’idéologie marxiste, il reste quelques pépites, ou au moins quelques matériaux pour reconstruire, c’est la conviction de nombreux acteurs du monde social comme du monde de la recherche. Et par ailleurs, l’analyse de la situation ou de la position sociale des émules occidentales de DAECH, aussi bien que des peuples qui le soutiennent, laisse place à une politique très différente de celle que nous subissons aujourd’hui. Je suis personnellement frappé de voir la multitude d’initiatives alternatives qui mobilisent il est vrai surtout les jeunes de la classe moyenne française, mais avec un désir d’universalité au moins aussi fort que celui qui animait les jeunes des générations 50-60-70. La traduction politique dans l’alphabet des partis actuels n’est certainement pas évidente, mais cela ne signifie pas que la taupe ne fait pas son travail. Si l’on regarde le passé récent, les brigades rouges ou la Fraction Armée Rouge  n’ont pas réduit à néant les luttes ouvrières, paysannes, étudiantes des années 60.

Certes la situation actuelle est inquiétante, traumatisante. Mais y a-t-il vraiment lieu de perdre espoir, du fait d’un  regard unilatéral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La main

25Oct09

A l’attention (notamment) de Sophie, Constance :

« Le mot espèce répète le terme spécialisation. A l’inverse, nos organes se déspécialisent. Par rapport au sabot des ruminants, à la pince du crabe, au tentacule de la pieuvre, la main, non spécialisée, finit par tout faire, tenir un marteau, conduire une charrue, jouer du violon, caresser, faire signe … Par rapport au bec des oiseaux, à la gueule du requin, au museau du chien, la bouche, non spécialisée, finit par tout faire, mordre, certes, mais baiser, siffler, parler mille langues. Ainsi, nous pouvons quitter nos niches spéciales et nous ouvrir à l’espace global. Au lieu d’habiter une localité, l’humain, dédifférencié, indifférent même, osons le dire, hante le monde, y voyage, et du coup, débordant le présent immédiat, entre dans un temps différent »

« Le temps humain » dans « Qu’est-ce que l’humain » – Michel Serres


We took the train to Shrewsbury the next day, Christmas Eve, and it was my father who picked us up from the station and drove us over to Warden Parm. The sky was silver-grey. A pale late-afternoon sun washed the meadows and hedgerows in winter light. ln London there had been’ dustings of snow. Here it lay thick and deep: unbroken swathes of smooth, white velvet. I had not travelled these roads for ten years or more. They seemed utterly familiar; and at the same time, utterly strange and other­worldly. I could not reconcile these two feelings. I can remember this sensation – this thought – very clearly. The realization that sometimes, it is possible – even necessary – to entertain contradictory ideas; to accept the truth of two things that flatly contradict each other. I was only just beginning to understand this: only just beginning to acknowledge that this is one of the fundamental conditions of our existence. How old was I? I was thirty-three. So, yes: you could say that I was just starting to grow up.

Extrait de « The Rain Before It falls » Jonathan Coe

Il m’a fallu bien plus longtemps pour comprendre, et surtout accepter cela !


Ce film m’a beaucoup plu, au point que j’ai esquissé quelques applaudissements à la fin. J’ai lu que beaucoup l’ont fait de façon plus franche dans d’autres salles, mais la mienne était un peu timide.

J’y ai reconnu d’abord le cynique contemporain, comme j’en côtoie tant, et dans lequel je me reconnais parfois, toujours soucieux de montrer la réalité telle qu’elle est, y compris et surtout dans ses travers, assuré qu’il est d’une vision globale du monde : ceci est une utopie, ceci est un cliché, une idéologie, une illusion, une chimère. Religion, amour, science, bonheur, rien n’échappe à sa critique, souvent salutaire. Prenez du recul, du champ, et les choses vous apparaitront différentes, souvent sans but, privées de sens.

Les cyniques contemporains ne sont bien sûr souvent que les ombres de Diogène, pour qui l’enjeu était bien de devenir un homme, de sortir de la condition d’esclave, en méprisant l’opinion commune, en se montrant sans crainte à l’égard de qui et de quoi que ce soit, au point de susciter la jalousie d’Alexandre lui-même.

Comme a dit Nietsche lui-même : « en présence de n’importe quel cynisme, qu’il soit grossier ou subtil, l’home supérieur devra tendre l’oreille et se tenir heureux chaque fois que le bouffon san svergogne et le satyre scientifique se manifestent à haute voix ».

Le fait est que malgré ses colères, ses emportements, notre homme ne cesse d’attirer les regards, y compris celui d’une jeune fille qui cherche à sortir de la condition où sa mère l’enferme.

Cette jeune fille ne le fait pas vraiment dévier de cette posture. Il la prend dans son tonneau, sans modifier vraiment sa vie relativement ascétique, au point qu’on a du mal à y croire, mais peu importe. On se rappelle que les cyniques méprisent le plaisir, ou du moins ne le poursuivent pas en tant que tel. La sexualité doit être satisfaite a minima. Il continue à prôner l’autarcie.

Pourtant les multiples évènements qui accompagnent l’intrusion de la jeune fille dans sa vie l’amènent à approfondir ses contradictions : tous autour de lui semblent trouver un équilibre inespéré, en rompant avec une vie conventionnelle, mais d’une autre façon que lui, sans cette souffrance, et cette peur qu’il tente de conjurer par des pratiques superstitieuses.  A quoi bon continuer cet effort qui le mine, il se jette à nouveau par la fenêtre.

Et au bout de son deuxième échec à quitter cette vie, il finit par accepter l’amour de quelqu’un qu’il a failli tuer. Il ne semble pas avoir renoncé à son esprit critique, à l’exercice de la vision globale, mais par une sorte de révélation, ou au prix d’une forme de mort à lui-même, en a peut-être touché les limites, concernant sa propre existence. Peut-être a-t-il atteint le vrai cynisme, celui qui débouche sur la sagesse, faite de simplicité, de calme, de réconciliation avec soi-même, d’humanité.

Mais bien sûr, si tout cela ne vous a pas convaincus, allez lire la belle critique de Véranne sur l’escabelle :




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