La main
A l’attention (notamment) de Sophie, Constance :
« Le mot espèce répète le terme spécialisation. A l’inverse, nos organes se déspécialisent. Par rapport au sabot des ruminants, à la pince du crabe, au tentacule de la pieuvre, la main, non spécialisée, finit par tout faire, tenir un marteau, conduire une charrue, jouer du violon, caresser, faire signe … Par rapport au bec des oiseaux, à la gueule du requin, au museau du chien, la bouche, non spécialisée, finit par tout faire, mordre, certes, mais baiser, siffler, parler mille langues. Ainsi, nous pouvons quitter nos niches spéciales et nous ouvrir à l’espace global. Au lieu d’habiter une localité, l’humain, dédifférencié, indifférent même, osons le dire, hante le monde, y voyage, et du coup, débordant le présent immédiat, entre dans un temps différent »
« Le temps humain » dans « Qu’est-ce que l’humain » – Michel Serres
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Nature contradictoire de la réalité
We took the train to Shrewsbury the next day, Christmas Eve, and it was my father who picked us up from the station and drove us over to Warden Parm. The sky was silver-grey. A pale late-afternoon sun washed the meadows and hedgerows in winter light. ln London there had been’ dustings of snow. Here it lay thick and deep: unbroken swathes of smooth, white velvet. I had not travelled these roads for ten years or more. They seemed utterly familiar; and at the same time, utterly strange and otherworldly. I could not reconcile these two feelings. I can remember this sensation – this thought – very clearly. The realization that sometimes, it is possible – even necessary – to entertain contradictory ideas; to accept the truth of two things that flatly contradict each other. I was only just beginning to understand this: only just beginning to acknowledge that this is one of the fundamental conditions of our existence. How old was I? I was thirty-three. So, yes: you could say that I was just starting to grow up.
Extrait de « The Rain Before It falls » Jonathan Coe
Il m’a fallu bien plus longtemps pour comprendre, et surtout accepter cela !
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Ce film m’a beaucoup plu, au point que j’ai esquissé quelques applaudissements à la fin. J’ai lu que beaucoup l’ont fait de façon plus franche dans d’autres salles, mais la mienne était un peu timide.
J’y ai reconnu d’abord le cynique contemporain, comme j’en côtoie tant, et dans lequel je me reconnais parfois, toujours soucieux de montrer la réalité telle qu’elle est, y compris et surtout dans ses travers, assuré qu’il est d’une vision globale du monde : ceci est une utopie, ceci est un cliché, une idéologie, une illusion, une chimère. Religion, amour, science, bonheur, rien n’échappe à sa critique, souvent salutaire. Prenez du recul, du champ, et les choses vous apparaitront différentes, souvent sans but, privées de sens.
Les cyniques contemporains ne sont bien sûr souvent que les ombres de Diogène, pour qui l’enjeu était bien de devenir un homme, de sortir de la condition d’esclave, en méprisant l’opinion commune, en se montrant sans crainte à l’égard de qui et de quoi que ce soit, au point de susciter la jalousie d’Alexandre lui-même.
Comme a dit Nietsche lui-même : « en présence de n’importe quel cynisme, qu’il soit grossier ou subtil, l’home supérieur devra tendre l’oreille et se tenir heureux chaque fois que le bouffon san svergogne et le satyre scientifique se manifestent à haute voix ».
Le fait est que malgré ses colères, ses emportements, notre homme ne cesse d’attirer les regards, y compris celui d’une jeune fille qui cherche à sortir de la condition où sa mère l’enferme.
Cette jeune fille ne le fait pas vraiment dévier de cette posture. Il la prend dans son tonneau, sans modifier vraiment sa vie relativement ascétique, au point qu’on a du mal à y croire, mais peu importe. On se rappelle que les cyniques méprisent le plaisir, ou du moins ne le poursuivent pas en tant que tel. La sexualité doit être satisfaite a minima. Il continue à prôner l’autarcie.
Pourtant les multiples évènements qui accompagnent l’intrusion de la jeune fille dans sa vie l’amènent à approfondir ses contradictions : tous autour de lui semblent trouver un équilibre inespéré, en rompant avec une vie conventionnelle, mais d’une autre façon que lui, sans cette souffrance, et cette peur qu’il tente de conjurer par des pratiques superstitieuses. A quoi bon continuer cet effort qui le mine, il se jette à nouveau par la fenêtre.
Et au bout de son deuxième échec à quitter cette vie, il finit par accepter l’amour de quelqu’un qu’il a failli tuer. Il ne semble pas avoir renoncé à son esprit critique, à l’exercice de la vision globale, mais par une sorte de révélation, ou au prix d’une forme de mort à lui-même, en a peut-être touché les limites, concernant sa propre existence. Peut-être a-t-il atteint le vrai cynisme, celui qui débouche sur la sagesse, faite de simplicité, de calme, de réconciliation avec soi-même, d’humanité.
Mais bien sûr, si tout cela ne vous a pas convaincus, allez lire la belle critique de Véranne sur l’escabelle :
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Politique … et tragédie
Un article du Monde de dimanche m’a laissé pensif. Il retrace (en page 3) la triste histoire du Sergent Russel, et de son coup de folie, l’amenant à tuer ses camarades. L’article insiste sur les traumatismes causés par la guerre en Irak, la pression psychologique de l’encadrement. On ne peut pas dire qu’il s’appuie sur la moindre preuve, extrapolant à partir de propos du père du meurtrier, mais enfin, on veut bien le croire.
Le journaliste ne s’arrête pas en si bon chemin. Il passe à un degré supérieur de généralisation, en évoquant maintenant l’Amérique qui s’interroge, et entre dans le temps du doute et du malaise. Comme si ça ne suffisait pas, analyse ce curieux correspondant du Monde à New-York, l’Amérique, désorientée, en vient maintenant à la « troisième phase : celle du rejet et de la honte ». Il faudrait citer en entier son dernier paragraphe.
« Tout ça pour ça ? Pour arriver, six ans plus tard, à ce soldat
rendu fou par cette guerre maudite et qui tue des personnels
soignants et ses frères d’arme confrontés aux mêmes angoisses que
lui. Un fait divers désolant et cruel comme aboutissement d’une
incompréhensible erreur collective. Quant à la honte, elle est liée
à la vacuité du sens … Le père de Bueno Galdos [une des victimes]
a déclaré : « Je n’ai pas de respect pour la manière dont il est
mort. Il n’est pas mort au combat. » [....] A moins d’être
psychologiquement déficients, faut-il qu’un père et une mère
souffrent pour en arriver à proférer de tels propos ! Jeudi, Barak
Obama s’est dit « choqué et attristé par cette horrible tragédie »"
« A moins d’être psychologiquement déficients … » !!! Je n’arrive pas à voir en quoi les propos des parents des soldats, qui auraient préféré voir leur fils mourir au combat, plutôt que tué par un camarade, sont l’indice d’une déficience psychologique. Cela me parait au contraire assez naturel. La guerre en Irak s’est révélée une grave erreur politique, ne réussissant à résoudre une contradiction qu’en en développant d’autres, et son bilan est loin d’être positif, c’est entendu pour moi, mais est-ce une raison pour qu’elle devienne tout-à-coup maudite, et ne puisse plus être qualifiée qu’en termes psychologiques ? Un américain père de soldat, ne peut-il conserver un point de vue politique sur cette guerre, et sur l’implication de son fils ? La politique semble s’être dissoute dans la tragédie … avant peut-être, de redevenir comédie ?
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